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Veuvage: Tradition, pression sociale et dignité… les femmes à la croisée du deuil et des droits humains

Adjo Ida Aziaduvo by Adjo Ida Aziaduvo
18 octobre 2026
Reading Time: 13 mins read
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Veuvage: Tradition, pression sociale et dignité… les femmes à la croisée du deuil et des droits humains

Au Togo, la mort d’un conjoint peut ouvrir une période de deuil encadrée par des rites dont la forme varie selon les communautés. Mais pour plusieurs femmes, certaines pratiques deviennent lourdes face au poids du deuil. Entre héritage culturel, croyances et évolution des pratiques, jusqu’où peut aller le rite sans devenir une épreuve supplémentaire pour celle qui vient de perdre son conjoint ?

Lorsque son mari est mort, il y a 12 ans, Kékéli ne s’attendait pas à ce que son deuil passe par quarante (40) jours d’enfermement. Seule dans une pièce, dénudée et exposée à des fumigations, elle devait se conformer aux prescriptions imposées par la famille de son défunt mari. Des années plus tard, le souvenir de cette période reste douloureux.

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« Le plus pénible, c’est de ne pas y être préparée. On m’a prise juste un matin, on m’a enfermée dans une pièce et je ne devais pas m’habiller pendant tout le temps de réclusion. On m’a juste énumérée les interdits et les cérémonies que je devais faire. Je me sentais seule. La pièce était fumigée en permanence, mais il ne fallait surtout pas tousser. Si tu tousses, tu es l’assassin de ton mari », raconte-t-elle encore, les yeux embués.

Dagan, une autre femme qui a perdu son mari depuis cinq ans, se plaint, elle aussi, de l’obligation d’aller tôt au marigot pour un bain. « Avez-vous déjà frôlé l’eau du marigot à 4 heures du matin ? C’était glacial, très glacial. Et je suis asthmatique, donc imaginez. Mais il fallait s’y plier. Dès que tu refuses une pratique, on peut facilement t’accuser du décès de ton conjoint », raconte-t-elle.

Ces expériences ne sont pas nécessairement celles de toutes les veuves togolaises. Les rites diffèrent selon les communautés, les familles et les croyances. Mais dans plusieurs communautés, le veuvage impose à la femme des restrictions qui touchent son corps, ses déplacements, sa vie intime ou encore son activité professionnelle.

Les cérémonies se résument généralement en trois passages :

  • Le port du deuil : le port de vêtements de couleur sombre, noire, ou de vêtements spécifiques symbolisant la tristesse et la rupture avec la vie sociale ;
  • L’isolement ou la réclusion : une période de retrait plus ou moins longue passée à la maison, parfois accompagnée de restrictions sur les déplacements, les salutations physiques ou les activités quotidiennes ;
  • Les purifications : des rituels de lavage successifs marquant les étapes de la séparation d’avec l’esprit du défunt et la transition vers la fin du deuil.

« Dans la conception traditionnelle, ces actes ne sont pas nécessairement pensés comme une punition. Ils peuvent être associés à une purification, à la séparation symbolique avec le défunt ou au passage vers une nouvelle étape de la vie. Le problème commence lorsque le rite devient une contrainte qui fait souffrir la personne et qu’elle ne peut pas discuter », explique Togbui Dagban Ayivon IV, chef traditionnel d’Adakpamé.

Togbui Dagban Ayivon IV , chef du canton d’Adakpamé
Crédit photo: ici Lomé

Le sens des rites de veuvages

Pour Togbui Dagban Ayivon IV, chef traditionnel d’Adakpamé, les rites de veuvage ne sont pas conçus comme une humiliation mais comme un accompagnement du deuil. Ils visent à marquer la séparation avec le défunt, à protéger la personne endeuillée et à symboliser son changement de statut social.

Selon lui, certains gestes comme le rasage de la tête, le port d’objets symboliques ou les rituels de purification permettent d’exprimer visiblement la douleur et de rompre le lien spirituel entre le défunt et son conjoint survivant.

Cette conception du veuvage renvoie également à des normes sociales qui accordent une attention particulière à l’apparence des femmes et à la manière dont elles sont censées exprimer publiquement leur douleur.

Le chef traditionnel souligne toutefois que ces pratiques ne sont pas figées. Plusieurs rites ont été établis dans un contexte différent de celui d’aujourd’hui et peuvent évoluer. Le bain au marigot, par exemple, répondait autrefois aux habitudes de vie des communautés.

« À l’époque, les populations se baignaient au marigot. Il fallait donc que la veuve fasse son bain tôt, avant que les gens ne viennent. Aujourd’hui, si une personne a une douche à proximité, il n’est pas impératif de continuer à aller au marigot. »

Cette possibilité de transformation est d’ailleurs illustrée par l’expérience pilotée par Berthe Gayet, défenseuse des droits humains et directrice de l’ONG Alafia.

Dans le cadre d’un projet exécuté par l’ONG, des femmes ont confié être à bout des rites de veuvage dans leur village. Berthe Tatey raconte que des responsables traditionnels associés aux discussions avaient été interpellés. En 2002, certains chefs auraient entrepris une démarche auprès des ancêtres, avant de revoir certaines pratiques. Des rites auraient ainsi été modifiés au prix de sacrifices et de libations.

L’ONG est l’une des premières à se pencher sur le sujet. À partir d’un village, beaucoup d’autres ont suivi le mouvement en instaurant des cérémonies pour modifier et alléger les rites de veuvage, avec le concours des chefs et prêtres traditionnels. Les rites sont modifiés. Mais, plus de vingt ans après, certaines formes de veuvage continuent d’interroger.

« Nous avons reçu des témoignages selon lesquels des veuves font le veuvage simplifié, adopté après négociation, et retournent se conformer aux pratiques anciennes par peur de représailles des ancêtres », nous a confié Berthe Tatey.

« Couper le cordon » avant de pouvoir refaire sa vie

Dans certaines communautés évoquées au cours de cette enquête, une veuve ne pourrait reprendre une vie conjugale avant d’avoir fait « couper le cordon » de son veuvage. Le rituel consiste à faire intervenir un homme extérieur au village, que la femme ne connaît pas. Celui-ci accomplit le geste prévu par la coutume puis ne doit, selon cette tradition rapportée, plus être revu par la veuve. La signification attribuée au rite est celle d’une rupture avec le statut de veuve et d’une possibilité de reprendre une vie conjugale.

Da Afi, une jeune veuve de 39 ans, nous a confié avoir revu son « coupeur de cordon » dans une capitale voisine, au cours d’un séminaire.

« J’ai eu la honte de ma vie. Je ne pouvais jamais imaginer le rencontrer de nouveau, surtout loin de mon pays. Le monde est vraiment petit. J’ai feint de ne pas le connaître, mais je pense qu’il l’a su. Il a juste souri et a secoué la tête. J’étais terriblement gênée. »

La pratique est particulièrement controversée parce qu’elle intervient directement dans la vie intime de la femme. Berthe Tatey y voit une forme de marchandisation ou d’humiliation de la sexualité féminine, allant jusqu’à la comparer à la prostitution.

Le deuil pèse aussi sur le travail

Le veuvage ne s’arrête pas aux cérémonies. Sa durée et ses contraintes peuvent également avoir des conséquences sur la vie quotidienne. Une femme salariée peut devoir s’absenter de son travail. Une commerçante peut interrompre son activité pendant plusieurs jours. Pour une femme qui assume seule ses enfants ou une partie des dépenses du ménage après le décès de son mari, cette interruption intervient dans un moment où ses responsabilités peuvent justement augmenter.

Pour une commerçante, une interruption prolongée peut signifier des marchandises non vendues, une clientèle perdue ou une activité difficile à reprendre. Djatougbé en a fait les frais. Il y a huit ans, alors propriétaire d’une grande boutique d’alimentation générale, elle s’est rendue dans son village de Djrekpo pour accomplir les rites de veuvage. Elle y a passé trois mois. À son retour, des concurrents s’étaient installés, certains produits de sa boutique étaient périmés et plusieurs cartons avaient disparu. Elle peine, jusqu’aujourd’hui, à se relever financièrement.

« C’est une descente aux enfers pour moi. Difficile, très difficile depuis lors de tenir le bout avec les enfants », témoigne-t-elle.

« Une femme qui doit rester plusieurs jours sans travailler n’interrompt pas seulement son activité. Elle peut perdre une partie de ses revenus et, dans certains cas, fragiliser davantage toute sa famille au moment même où elle doit faire face aux dépenses liées au décès », analyse Douti Sinalegue, spécialiste des questions de genre et d’autonomisation économique.

Togbui Dagban le reconnaît : « Aujourd’hui, beaucoup de femmes sont des professionnelles. On ne peut pas les garder longtemps sous réserve de cérémonies alors qu’elles sont en congé et qu’elles ont un emploi à sauvegarder. »

Veuve, mais pas veuf : une différence qui interroge

Un autre élément ressort des témoignages recueillis : les hommes veufs ne seraient pas toujours soumis aux mêmes contraintes. Les hommes ne sont pas absents des rites de veuvage. Dans plusieurs communautés, le veuf observe lui aussi des prescriptions après la mort de son épouse. Mais selon les témoignages recueillis, la durée et la lourdeur des contraintes peuvent être différentes de celles imposées aux femmes. Dans certaines communautés, les rites qu’ils observent seraient généralement beaucoup plus courts.

Au-delà des rites eux-mêmes, cette différence de traitement interroge les rapports de pouvoir entre les femmes et les hommes. Les contraintes imposées aux veuves apparaissent souvent plus nombreuses, plus longues et plus intrusives que celles auxquelles sont soumis les veufs.

« Dans beaucoup de sociétés, le corps et la sexualité des femmes ont historiquement été davantage encadrés par les normes collectives. Le veuvage peut prolonger cette logique : on surveille davantage la femme, ses déplacements, ses relations et sa manière de reprendre une vie sociale », explique Ajavon Kossi, sociologue.

Pourquoi la mort d’une épouse impose-t-elle à un homme un ensemble de contraintes parfois moins lourdes que celles imposées à une femme après la mort de son mari ? Pour Togbui Dagban, cet état de choses s’explique ainsi :

« À l’époque, et même encore aujourd’hui, l’homme peut avoir plusieurs femmes, mais la femme n’a qu’un seul mari. Celle qui a perdu son unique mari vit une situation désastreuse comparativement à l’homme qui a encore une ou d’autres femmes. C’est comme une femme qui a perdu son unique enfant : elle redevient stérile, alors que celle qui a perdu un enfant a encore d’autres enfants qui peuvent la consoler », explique-t-il.

Cette explication illustre la persistance de représentations sociales qui associent encore étroitement l’identité, la sécurité économique et la reconnaissance sociale des femmes à leur statut matrimonial et familial.

Une femme peut-elle dire non ?

Cette question revient régulièrement lorsqu’on examine les pratiques de veuvage : que se passe-t-il lorsque la femme refuse ? Le problème n’est pas uniquement celui du rite lui-même. Il est aussi celui des conséquences sociales du refus. Une femme peut craindre d’être accusée de ne pas respecter son mari décédé, de rejeter sa famille, de rompre avec la tradition ou de provoquer des conflits avec sa belle-famille.

Dans certaines situations, la pression peut donc être moins explicite que sociale. « Une femme peut théoriquement avoir le choix et, dans les faits, ne pas se sentir libre de choisir. Si elle sait que son refus entraînera son exclusion, des insultes ou un conflit avec la famille de son mari, son consentement doit être interrogé avec beaucoup de prudence », souligne le sociologue.

La veuve vient de perdre son conjoint. Elle peut être confrontée à la solitude, à la peur de l’avenir, à la prise en charge des enfants ou à des difficultés économiques. C’est dans cette période que certaines contraintes rituelles peuvent être vécues plus durement.

Pour le traditionaliste interviewé, la femme est libre de faire son veuvage ou non, mais son refus peut être interprété comme un manque d’empathie à l’endroit du conjoint décédé. Selon lui, des esprits malveillants pourraient aussi profiter de cette situation pour éprouver la veuve.

La question du consentement est ainsi au cœur des débats sur le veuvage. Si certaines femmes adhèrent volontairement aux rites, d’autres peuvent s’y conformer sous l’effet de pressions familiales, communautaires ou religieuses, rendant parfois difficile la distinction entre choix réel et contrainte sociale.

Entre coutume et religion

Le veuvage ne se déroule pas toujours dans un espace exclusivement coutumier. Au Togo, les familles peuvent également être chrétiennes ou musulmanes, avec des pratiques religieuses qui viennent parfois se superposer aux traditions familiales. L’islam prévoit notamment, selon l’imam Idrissou Safikou de la mosquée Ouro-Djobo 1, une période de viduité de quatre mois et dix jours.

Imam Idrissou Safikou

« En Islam, le veuvage dure quatre mois et dix jours. C’est une période durant laquelle la femme est invitée à observer certaines recommandations. Elle doit notamment éviter de se faire belle tout en continuant ses activités quotidiennes, bien s’alimenter et porter des vêtements propres », confie-t-il.

Poursuivant, il reconnaît qu’« il n’existe pas de rites particuliers ni de contraintes excessives à imposer à la veuve. Il s’agit avant tout de respecter son deuil et son état émotionnel, dans la simplicité et sans pression. Elle n’a pas à être enfermée dans une chambre ni à porter des vêtements spécifiques. La principale recommandation est de respecter la période de viduité fixée. Cette période, la femme est invitée à la passer dans le foyer où elle vivait avec son époux, sauf en cas de nécessité. C’est un temps de prière et de recueillement ».

Contrairement à certaines communautés où les rites de veuvage sont présentés comme imposés par les ancêtres, « ces règles sont établies par Allah, dans le but de guider les croyants, de favoriser la paix, la sérénité et le bien-être de chacun, sans imposer de souffrances inutiles », précise l’imam.

De son côté, le christianisme reconnaît la nécessité du deuil et l’importance de l’accompagnement de la personne qui vient de perdre son conjoint. « Dans les communautés chrétiennes, le veuvage est un temps sacré de deuil, de consolation et de dignité fondé sur la Parole de Dieu. Depuis l’Ancien Testament jusqu’à l’Église d’aujourd’hui, le Seigneur se présente comme le protecteur suprême des veuves, appelant la communauté à les entourer de compassion et de soutien », explique le père Abraham Zimagli, prêtre à l’église Saint-Joseph.

Selon lui, « le mariage étant une alliance contractée jusqu’à ce que la mort sépare les époux, le décès du conjoint rompt ce lien terrestre et libère pleinement le survivant. C’est pourquoi l’Église rejette fermement tout rite dégradant ou superstitieux pour lui préférer un accompagnement spirituel empreint d’amour : à travers la prière, le culte de consolation et la prière de levée de deuil, nous confions le défunt à la merci divine tout en réintégrant le veuf ou la veuve au cœur de la communauté, soutenu(e) par la douce espérance de la résurrection ».

Au fond, la question du veuvage dépasse le seul cadre des traditions. Elle interroge la place des femmes dans la société, leur autonomie face aux normes collectives et leur capacité à exercer pleinement leurs droits dans un moment particulièrement marqué par la vulnérabilité émotionnelle, sociale et économique.

Que dit la loi ?

Bien que profondément ancrées dans les traditions, certaines de ces pratiques font l’objet d’une stricte régulation pour protéger les droits humains.

L’article 411 du Code des personnes et de la famille du Togo accorde au conjoint survivant le droit de refuser de se soumettre à des rites de deuil dégradants, humiliants ou portant atteinte à l’intégrité physique, morale ou psychologique. La loi togolaise interdit formellement l’enfermement inhumain, le lévirat forcé (mariage obligatoire avec un membre de la belle-famille) et les traitements dégradants. Un tel refus ne peut en aucun cas être considéré comme une injure envers le défunt ou une cause d’indignité successorale.

À l’heure où la loi condamne les pratiques dégradantes, certaines veuves continuent pourtant de s’y soumettre sous la pression sociale ou par crainte des représailles. Derrière les rites de veuvage, c’est une question fondamentale qui demeure : une femme peut-elle réellement choisir la manière de vivre son deuil lorsque la tradition, la famille et la communauté pèsent sur sa décision ?

Ce dossier est réalisé dans le cadre du programme « Ambassadrices Genre dans les Médias », mis en œuvre par l’Association Ekina, avec l’appui du Fonds Pananetugri dans le cadre du projet « Comprendre et défendre les droits des femmes dans les médias au Togo ».

Tags: ambassadrice genredroits de la femmefonds pananetugriGenre et droitsveuvage au Togo
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Adjo Ida Aziaduvo

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